Le 13 avril 2018, la Commanderie de St. Nicolas de l’OESSJ a eu l’honneur d’assister a’ une conférence exceptionnelle donnée par un orateur d’exception, Monsieur Paul Grossrieder.

 

Paul Grossrieder, classe 1944, est ne’ a’ Charmey. Apres une maturité classique au Lycée St-Michel a’ Fribourg, il obtient sa licence en philosophie a’ La Sarte, en Belgique. En 1970 il accomplit ensuite une licence en théologie à l’Université de Fribourg et en 1974 il obtient son diplôme en sciences politiques à l’Institut des hautes études internationales de Genève.


Ayant choisi comme sujet de thèse le Saint-Siège et l’Afrique noire à la fin du XIXe, il va donc mener ses recherches aux archives du Vatican, où il travaillera par la suite comme conseiller au sein du Ministère des affaires étrangères. Il collabore également au journal l’Osservatore Romano de 1976 à 1978 et termine son doctorat en 1983. Ensuite c’est au CICR qu’il décide de postuler. Sa première mission se déroule à Bagdad en 1984.


En 1985, il est promu chef adjoint de délégation en Angola. Puis il devient chef de secteur à la zone Afrique, chef de délégation en Israël en 1986, délégué général adjoint de la zone Asie en 1989, délégué général de la même zone un an après et enfin directeur adjoint des Opérations en 1990, le département phare de l’institution.


En 1998 devient le directeur général du CICR

 

Bianchi Grossrieder Conference


A’ la soirée ont participé un grand nombre de Chevaliers et Dames ainsi que plusieurs invités. Nous vous proposons ici quelques extraits des notes de son intervention, qu’il nous a gentiment permis de publier sur notre site, mais qui ne pourront pas être utilisées pour ultérieures publications.

 

1. Caractéristiques générales du conflit israélo-palestinien

- le conflit entre juifs et arabes dans la région a 100 ans et est le plus vieux conflit contemporain.


- Le conflit a plusieurs fois changé de nature : après avoir été un conflit entre Etats arabes et communauté sioniste, il est devenu après la guerre des six jours (1967) un conflit entre l’Etat d’Israël (créé en 1948) et le Fatah (OLP).


- Depuis 1967, l’armée israélienne (IDF) occupe militairement la Cisjordanie, Gaza, le Golan et Jérusalem-est (problèmes de tensions et de violences inhérents). L’occupation militaire est régie par la IVe Convention de Genève (1949).


- Une des parties (OLP) a plusieurs fois changé de stratégie à l’égard d’Israël : phase terroriste, phase diplomatique et politique.


- Divergences entre une partie du peuple (plus intransigeant – cf. les intifadas) et ses dirigeants plus ouvertes aux compromis.


- Militairement parlant, Israël est beaucoup plus puissant et efficace que les combattants palestiniens qui ne disposent que de pierres, armes de poing et canons.


- En raison de la situation géopolitique et de l’histoire, les puissances occidentales (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, URSS) se sont toujours immiscées dans le conflit.


- La religion (mêlée à la politique) a joué un rôle croissant.

 

2. Les origines des frustrations/ressentiments réciproques

Du côté juif : depuis la Déclaration Balfour, (1917, promesse d’un foyer juif) la communauté juive, frustrée d’être écartée de la région (empire ottoman) voit son rêve en train de devenir réalité. Après des siècles de sentiment d’injustice (la terre promise doit leur revenir) les juifs entrevoient la possibilité d’investir ce territoire historico-biblique et sont convaincus de leur bon droit.

 

Les tragiques événements de le 2e guerre mondiale (génocide des juifs) vont encore accélérer le processus de création d’un Etat juif en Palestine, avec l’appui de la communauté internationale.

 

Du côté palestinien, le sentiment de trahison par les anglais est très fort depuis qu’une entité sioniste a été promise aux juifs, malgré l’autre promesse faite aux arabes de les protéger.

 

La problématique fondamentale entre Israël et les Palestiniens est résumée par l’idée suivante : les deux peuples prétendent avoir droit à un seul et même territoire.

 

Pour la majorité des juifs, la création d’Israël est motif à un délire, car après deux millénaires, ils retrouvent une souveraineté politique. L’Assemblée générale de l’ONU vote une résolution (184) apparemment raisonnable qui prévoit un partage et la création de deux territoires pour eux, car l’un juif, l’autre arabe, Jérusalem et sa région formant un corpus separatum directement administré par l’ONU.

 

Les pays arabes (Egypte, Transjordanie, Syrie, Liban, Irak) trouvent ce partage fondamentalement injuste car ils sont présents en Palestine depuis le 7e siècles et il n’y a pas pour eux de création d’Etat. Ils décident alors de mener une guerre contre les juifs et leurs organisations armées (Hagana, Irgoun, Stern).

 

En outre, en 1946, les Arabes sont 1 million et ne reçoivent que 45% du territoire ; les juifs qui sont pratiquement la moitié en reçoivent 55%. D’où le sentiment d’injustice que ressentent les pays arabes.

 

Selon la résolution 184, la Cisjordanie est administrée par la Transjordanie (Jordanie actuelle) et Gaza (45 km/10 km) par l’Egypte. Finalement des accords d’armistice sont signés en 1949. Mais durant les affrontements de nombreux villages sont abandonnés de force par les Palestiniens ; selon Benny Morris, historien israélien, 228 villages sur 369 sont vidés de leur population arabe.

 

A partir de là, le mal est fait ; des centaines de milliers de palestiniens doivent quitter leurs demeures pour se réfugier essentiellement à Gaza. Cette situation démographique donnera naissance à des tensions permanentes entre les deux peuples.

 

Dans une perspective historique, les Palestiniens sont encore plus frustrés que les Etats arabes car, n’ayant pas de leadership sérieux, le peuple palestinien a été ignoré par l’ONU dans la résolution sur le partage, tout comme cela avait déjà été le cas dans le traité de Sèvres en 1920.

 

Voilà pourquoi la mémoire historique des Palestiniens a été alimentée jusqu’à présent par le souvenirs de ces drames de l’exil.

 

3. Les réfugiés

Le problème des réfugiés est central dans la problématique d’une éventuelle solution. En 1948, ce sont pas moins de 700'000 Palestiniens qui ont dû quitter leurs maisons, ce qui nourrit chez eux un très fort ressentiment à l’égard d’Israël. En 1967, après la guerre des six jours, il y aura une nouvelle vague de réfugiés (245'000).

 

Logiquement, ce sont dans les camps de réfugiés que la résistance violente contre les soldats de la puissance occupante s’organisera. Par exemple, en décembre 1987, c’est dans le camp de Jabalya (Gaza) que démarre la 1ere intifada (87-93).

 

C’est également dans les camps de réfugiés que s’enracinent les mouvements djihadistes extrêmes, en particulier le Hamas (frères musulmans) à Gaza et dans les camps de Cisjordanie.

 

4. Violences palestiniennes et réactions des autorités occupantes

L’ensemble des causes historiques qui expliquent les colères des Palestiniens ne peut justifier bien sûr leurs violences et leurs actes terroristes. Une réaction d’IDF était par conséquent prévisible, mais elle se devait d’être proportionnée. Or IDF, en 1982, a massacré en masse des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila à Beyrouth sud. Et puis, IDF mène dans les Territoires occupés une politique systématique de destruction de maisons, d’expropriations, de condamnations arbitraires dans des procès militaires expéditifs, de détournement de l’eau palestinienne, barrages militaires et détention administrative.

 

Toutes ces mesures – souvent des punitions collectives - s’en prennent aux autorités palestiniennes, alors que les violences sont pratiquement toujours le fait d’individus ou de groupes extrémistes et non le résultat de décisions de l’autorité palestinienne. La politique d’Israël ne fait qu’exacerber une haine profonde des israéliens.

 

En droit international, l’occupation d’un territoire par un Etat est régie par la IVe Convention de Genève. Selon ce texte, l’occupant est responsable de la sécurité dans les territoires occupés , mais il doit aussi assurer la protection des civils.

 

5. Politique de colonisation d’Israël

Dans son article 49, la IVe Convention de Genève interdit explicitement l’établissement de colonies de citoyens de l’Etat occupant dans le territoire occupé. Par ailleurs, la résolution 242 du Conseil de sécurité (22.11.67) demande le retrait israélien des territoires occupés . Malheureusement, les Etats arabes ont mal accueilli cette résolution, ce qui livre les Palestiniens à eux-mêmes.

 

En même temps, jusqu’en 1967, les Palestiniens (12 millions au total) ont été complètement marginalisés par les Etats arabes, Israël et la communauté internationale. Peu avant la guerre des six jours, ils se sont trouvé un leader en Yasser Arafat qui, en 1964, crée l’OLP qui donne une identité à ce peuple. L’OLP finira par obtenir un statut d’observateur à l’ONU.

 

Or, depuis 1967, Israël n’a cessé de coloniser la Cisjordanie et Jérusalem-est avec des implantations juives (aujourd’hui 500'000 habitants). Inutile de dire qu’à part que cette politique est illégale, elle prive les Palestiniens d’une partie de leur territoire et les prive d’une grande partie de leurs terrains agricoles.

 

En outre, les juifs israéliens qui peuplent les colonies sont très agressifs à l’égard des Palestiniens, car ils ont tous une vision messianique du grand Israël de la Méditerranée au Jourdain. Par ailleurs, plutôt que de remplir son rôle de protecteur des civils palestiniens, comme prévu par la IVe Convention, l’armée israélienne passe l’essentiel de son temps à assurer la sécurité des colons.

 

La communauté internationale ne fait pratiquement rien pour s’élever contre ces flagrantes violations du droit international. Il faut attendre jusqu’en décembre 2016 pour que le Etats-Unis permettent par leur abstention l’adoption d’une résolution particulièrement sévère et explicite du Conseil de sécurité. Ce texte, qui a force obligatoire- considère la création de colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés comme « une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la réalisation de la solution des deux Etats et à l’instauration d’une paix globale, juste et durable ». Cette résolution n’empêchera pas les autorités israéliennes de poursuivre leur politique de colonisation des territoires occupés.

 

6. Les pourparlers de paix

Depuis que Netanyahou est premier ministre, plus aucun dialogue sérieux n’existe avec les Palestiniens. Les processus de Madrid (1991) et d’Oslo sont morts depuis longtemps.

 

Oslo était un processus basé sur deux principes : établissement progressif de la souveraineté palestinienne et report à plus tard des questions essentielles (réfugiés et Jérusalem). Cette mise à l’écart des questions essentielles a réveillé les passions dans les camps de réfugiés, notamment au Liban.

 

Les réfugiés, dont le sort est totalement imprévisible, se sont révoltés contre Arafat traité de « traître ». Surtout, ils ont commencé à adhérer majoritairement au Hamas et l’autorité palestinienne est totalement discréditée.

 

Le regain du facteur religieux se vérifie aussi du côté israélien. Netanyahou ne pourrait plus gouverner sans l’appui des orthodoxes religieux fortement implantés dans les colonies. Ce réveil du sionisme religieux associé à la droite nationaliste IL, transforme les données du conflit israélo-palestinien.

 

Ce regain de la religion mêlée à la politique au sein des deux parties au conflit est un des principaux éléments de blocage du processus de paix, car la politisation du religieux s’opère inévitablement sur un mode absolu et intransigeant rend difficile voire impossible l'émergence d’un esprit de conciliation.

 

Quant au deuxième principe des accords d’Oslo, celui d’une souveraineté palestinienne progressive (en distinguant zones A, B et C), il s’est mué en levier pour Israël, d’étendre sa souveraineté sur la Cisjordanie, grâce à la colonisation. Aujourd’hui, 88% des territoires de la zone C sont de fait sous souveraineté d’Israël.

 

7. Le conflit israélo-palestinien sera-t-il sans fin ?

Pour répondre à la question, il faut d’abord lister les problèmes à résoudre :

 

- Assise territoriale et colonies : quel territoire pour un Etat palestinien ? La continuelle colonisation israélienne rend presqu’impossible un territoire continu et viable ; la Cisjordanie s’est transformée en une peau de léopard traversée par des routes réservée aux colons. Pour rétablir un territoire étatique, il faudrait non seulement mettre fin à la colonisation, mais également reloger et transférer les colons ailleurs (350'000).
En réalité, la politique de colonisation équivaut à une non-volonté d’Israël d’accorder un territoire aux Palestiniens.

 

- Sécurité pour Israël et la Palestine : construction du « mur » qui empiète de plusieurs km sur la ligne verte de 67.

 

D’un point de vue global, seul un vrai traité de paix permettra de gérer normalement la sécurité. Pas de paix, pas de sécurité et pas l’inverse ; or Israël dit attendre les garanties de sécurité avant de négocier sérieusement la paix.

 

- Les réfugiés : un des problèmes majeurs dont les raisons ont déjà été exposées. Or le processus d’Oslo se centre exclusivement sur la Cisjordanie et Gaza et ne traite pas du sort de la majorité du peuple palestinien, à savoir les 3 millions de réfugiés de 1948. D’un point de vue humanitaire, l’UNRWA les prend en charge, mais rien n’est fait sur un plan politique. Or, la résolution 194 de l’AG de l’ONU (1948) dit : « Il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et e vivre en paix avec leurs voisins ».

 

En résumé, c’est un des échecs les plus grave d’Arafat dan les discussions d’Oslo. En laissant tomber les réfugiés palestiniens de l’extérieur, Arafat s’est aliéné ces populations qui vivent des pays arabes (plus de 3 millions). Sans aborder de front cette question, aucune paix n’est possible avec Israël.

 

- Jérusalem : les deux peuples la veulent comme capitale, mais on ne où les trois religions du Livre peut oublier que la ville a une portée symbolique et politique très forte. En 47, l’ONU avait opté pour un partage de la ville en deux, l’ouest revenant à Israël et l’est à la Jordanie ; le cœur de la vieille ville serait un corpus separatum sous administrations de l’ONU. C’est la dimension symbolique de Jérusalem où les trois religions du Livre ont des lieux sacrés de première importance : le Mur des Lamentation pour les juifs, l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans et le Saint-Sépulcre pour les chrétiens. Répartis sur moins d’un km2, ces lieux saints devraient être dépolitisés, n’appartenir à aucune des parties au conflit et bénéficier d’un statut international garanti internationalement. Doux rêve pour l’instant.

 

Aujourd’hui, et cela depuis 1967, Israël contrôle seul Jérusalem, même s’il y habitent environ 150'000 Palestiniens à l’est avec un statut spécial.

 

En 1980, Israël a voté une loi établissant Jérusalem capitale « une et indivisible » de l’Etat. Trump, en décidant de transférer l’Ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem, s’aligne de fait sur la position israélienne et bloque ainsi tout processus de négociation sur la question de Jérusalem.

 

Conclusion : quelle paix possible ?

D’abord, rappelons que le long terme tous les conflits de l’histoire ont connu une issue, donc pourquoi pas celui-ci ? On ne peut pourtant se reposer sur une totale passivité et attendre que le temps fasse son œuvre…

 

Ensuite, aucun des grands problèmes à résoudre n’est techniquement insoluble (territoire, sécurité, réfugiés, Jérusalem). D’ailleurs, l’Accord de Genève établi par des médiateurs suisses avec des Israéliens et des Palestiniens de bonne volonté est parvenu à des formules raisonnables acceptables par tous.

 

Mais cet accord n’est que virtuel ; il a été préparé par des personnes d’accord de se parler entre elles. Sur place, les détenteurs du pouvoir politique en Israël mènent une politique de fait accompli qui ressemble fort à une volonté de miter le territoire PL pour en faire un Etat non-viable. D’autre part Netanyahou est otage du discours messianique et biblique des colons qui veulent un Etat de la Méditerranée au Jourdain.

 

De leur côté, les Palestiniens sont divisés entre la ligne relativement ouverte de Mahmoud Abbas (chef de l’AP) et celle du Hamas, dont les voix radicales ne reconnaissent pas la légitimité de l'Etat d’Israël et ses groupes extrémistes continuent de l’attaquer.

 

Quant aux acteurs extérieurs susceptibles d’influencer et d’encourager un processus de paix, ils sont malheureusement hors-jeu. Les Etats-Unis de Trump semblent avoir pris fait et cause pour Israël et se privent ainsi de jouer un rôle de médiateur. Or, dans ce conflit, comme dans la plupart des conflits, une médiation externe est indispensable.

 

La seule rengaine de la communauté internationale est : solution à deux Etats. Ce refrain n’est que pure rhétorique tant que l’on laisse Israël étendre ses colonies qui rendent de plus en plus irréaliste un éventuel Etat palestinien.

 

Paul Grossrieder
13 avril 2018