lors de l'Investiture des Abbés Urban Federer et Jean Scarcella à l'Abbaye de Saint Maurice, 18 mars 2017

 

1.- Page dense et riche en thèmes et en suggestions de grande force et signification, que celle de l’Evangile d’aujourd’hui, face à laquelle on voudrait se recueillir et contempler, plus que parler.
Page intense et émouvante que ce récit d’une rencontre bouleversante, d’une portée que nous aurions jugée impossible.
Laissons-nous donc capturer par la beauté et imprégner par l’intensité de la parole de l’Evangile de ce jour.
Nous sommes face à la description du salut.
Après l’expérience des déceptions, des trahisons et des leurres que tout parcours ici-bas réserve, voilà comment notre vie de créatures s’épanouit en plénitude.
D’abord le décor.
Le silence plane sur ce coin de désert, à proximité de la ville, autour du puits creusé à l’époque du patriarche Jacob. Les puits sont des points privilégiés de rencontre, tout au long des pistes au travers du désert.
- C’est auprès d’un puits (Gn 24,11) que le serviteur d’Abraham rencontra Rébecca, la future femme d’Isaac,
- auprès d’un autre puits (Gn 29.1s etc) Jacob recevra des nouvelles de son oncle Laban,
- c’est de même auprès d’un puits (Ex 2,15 ss) au pays de Madiân que Moïse méritera la main de Cippora, fille de Jéthro.
Au puits Jésus rencontre la Samaritaine. Ils sont seuls. Les disciples sont loin. Elle est inquiète. Le ciel et le désert s’étendent à perte de vue, le silence est partout.

 

2.- On va puiser au puits lorsqu’on a soif.
Mais il y a soif et soif. On ne se désaltère pas que d’eau.
Il y a la soif de biens matériels et de plaisirs sensuels, fruit d’inquiétude et de bonheur manqué.
Il y a la soif de valeurs supérieures, d’expériences et de dimensions nouvelles, différentes.
Il y a la soif procurée par les déceptions et les échecs de la vie : un mariage malheureux, un échec éducatif, une mort soudaine, une débâcle financière, une maladie inattendue qui détruisent tout projet et perspective d’avenir, jusqu’à l’envie de vivre.
Parfois le vieillissement à lui seul est cause que l’on se sente isolé, incompris, mis de côté.
Face à l’indifférence générale on finit par se laisser aller à la grisaille d’une routine négligente et renonciataire. Les autres n’ont ni le temps ni l’envie de nous prêter attention, et nous, nous mourons de soif !
L’homme ne peut pas vivre sans eau !
L’eau pour la Bible est le symbole de toutes les soifs. Mille cinq cent soixante (1560) versets de l’Ancien Testament et quatre cent trente (430) du Nouveau Testament évoquent l’eau, l’élément vital pour tout le Proche et le Moyen Orient souvent brûlé par le soleil, desséché, aride.
L’eau ! Jésus a soif, la femme a soif, la même soif et pourtant des soifs différentes.
La soif du corps, de la gorge desséchée et la soif de l’âme, du cœur déçu, inquiet.
La soif qui dit le besoin de compréhension et l’élan vital vers l’autre, signe de vie, de joie, d’espoir, de fraîcheur.
Au puits de Jacob on retrouve les deux soifs et l’eau qui peut désaltérer, dans l’un comme dans l’autre cas, une eau dans laquelle confluent de fines allusions, la disponibilité au partage et une veine de patience inépuisable.

 

3.- C’est sur cette toile de fond riche en allusions que se joue le rachat de la Samaritaine.
Comme le désert, ainsi le cœur de cette femme attendait l’eau pour fleurir.
Jésus la rencontre, lui parle, lui offre l’eau qui coule et transporte vers la vie éternelle.
Donne-moi de cette eau, Seigneur ! De même que la terre est morte sans la pluie et que les craquelures de sa surface ressemblent à des lèvres desséchées et assoiffées, ainsi le croyant, le cœur de l’homme a besoin de Dieu et de sa parole pour subsister, pour vivre.

 

« Dieu, c’est toi mon Dieu, je te cherche, / mon âme a soif de toi, / après toi languit ma chair, / terre aride, altérée, sans eau. » « Oui, je veux te bénir en ma vie, / à ton nom, élever les mains. » (Ps 63)
Voilà le chant de l’auteur des Psaumes !
Quel est le nôtre ?

 

4.- Pouvons-nous considérer la cérémonie d’investiture de nos pères Abbés comme le désir de leur part d’avoir plus d’eau, d’eau vive, d’eau précieuse ? Comme l’engagement à connaître encore mieux la terre de Jésus, afin d’apaiser la soif de vie éternelle qui sans doute les brûle, ainsi que nous ?
Jésus a dit à la femme de Samarie « Je te donne une eau vive, qui deviendra en toi source d’eau jaillissant toujours.» Une eau qui se fait source, qui doit devenir source, car on ne se désaltère pas, quoiqu’on boive à satiété, si on ne désaltère pas les autres aussi, si on ne se fait pas fontaine, source pour leurs besoins, pour leur aridité. (Ermes Ronchi)
Devenir source, engagement merveilleux précisément pour qui entre dans l’Ordre du Saint Sépulcre pour apprendre aux autres qu’il ne s’agit pas là d’un honneur, mais d’un service qui doit féconder, d’une vie qui doit devenir don, parce qu’une vie sans partage, une vie qui ne s’ouvre pas aux autres, est une vie ratée !

 

5.- Chers Frères, entrez dans l’Ordre dans cet esprit de service, par le geste et la parole, par l’accueil et le cri de justice pour les chrétiens et les peuples de la terre de Jésus, par l’écoute, par le partage, par l’aide et par la prière.
Pour ce faire il faut avoir le cœur tourné vers Dieu, vers notre Seigneur Jésus, ouvert à son Esprit, attentif à toute créature assoiffée dans votre entourage, mais surtout dans la terre de Jésus / en Terre Sainte.
Voici mon vœu pour vous : soyez des constructeurs de ponts, et non de murs. Et surtout que votre vie devienne une source, dont l’eau et le chant irriguent les déserts de la terre de Jésus et désaltèrent les cœurs, une eau qui unit au lieu de diviser, qui coule là où tous peuvent puiser et qui nous lave pour la vie éternelle.

 

Nous sommes dans l’année dédiée à Nicolas de la Flüe. Vous savez que parmi les visions de notre saint patron à tous il y eut celle de la fontaine au fond de la place, fontaine de laquelle coulaient du miel, de l’huile et du vin, mais de laquelle personne n’approchait.
Engageons-nous à aider nos contemporains à aller se désaltérer à la fontaine de la Vie.

 

« Si tu savais le don de Dieu / Et qui est celui qui te dit : / Donne-moi à boire,... » !

 

Voilà une bonne raison pour devenir Chevaliers de l’Ordre équestre du Saint Sépulcre de Jérusalem : connaître toujours mieux le don de Dieu et devenir en Lui « une source d’eau, jaillissant en vie éternelle. »